Les tribunes

Féminisme et écoféminisme

Nous demandons la fin du procès en illégitimité des femmes lors des plaintes pour violences sexuelles

Auteur(s) : Sandrine Rousseau et Marie Donzel
Date de publication : 16 / Juil / 2020

Le « mansplaining » est un concept forgé outre-Atlantique par l’éditorialiste féministe Rebecca Solnit. Pour certains, cela fait déjà beaucoup. Trop : anglicisme, féminisme, américanisme. Dans un instant, on entendra le vieux jeu de mots « Faut pas voir le mâle partout » et on sera avertis qu’il y a peut-être des sujets plus importants : la pandémie, la crise économique, la crise démocratique… Et en son cœur, tiens, l’Etat de droit, ce principe fondamental de la République. Tellement fondamental que chaque personne prenant la parole pour dénoncer une agression sexiste est soupçonnée de vouloir le bafouer, en foulant aux pieds la présomption d’innocence.

Il est là, le « mansplaining . Le terme est la contraction de man et d’explaining (traduit par nos amis du Québec en « mecsplication ») et désigne l’attitude qui consiste à expliquer avec condescendance, voire mépris, quelque chose à une femme qu’elle connaît très bien, voire dont elle est experte. La mise en place du nouveau gouvernement, accompagnée de nombre de commentaires au sujet des réactions des féministes, présente bien des aspects d’un « mansplaining » sur l’Etat de droit français. Deux ministres, Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti, concentrent les critiques. Mais, au-delà des parcours ou des petites phrases, au-delà des deux ministres cités, ce que révèle ce gouvernement, c’est une manière d’expliquer aux femmes, et particulièrement à celles qui ont été victimes de la violence des hommes, comment l’Etat de droit fonctionne. Ainsi en va-t-il de la notion, agitée comme un chiffon rouge, voire comme une menace à qui parlerait trop, de la sacro-sainte « présomption d’innocence .

Brandie telle une menace

Celle-ci n’a pourtant pas la même signification selon que l’on soit victime ou accusé. Pour l’accusé, elle sera un argument lui permettant de rester en poste, de continuer à être reconnu compétent et apte à occuper toute fonction. Les hommes accusés restent spécialistes ou experts avant tout. Dominique Strauss-Kahn est toujours considéré comme économiste, Gérald Darmanin est ministre, Georges Tron, maire…

Pour la victime, la présomption d’innocence sera brandie telle une menace, le rappel qu’elle risque à chaque instant de se mettre en faute, pire, qu’elle prend la responsabilité personnelle des entailles faites aux fondements du contrat social et de notre démocratie. On montrera alors, et Eric Dupond-Moretti s’en est fait une spécialité, combien la parole des femmes peut conduire à des erreurs judiciaires et mettre des innocents en prison. Il n’est presque pas fait mention du fait que 76 % des plaintes pour viol sont classées sans suite [en 2017], laissant ainsi la majorité des plaignantes sans justice.

Et quand les plaintes sont instruites, c’est une présomption de mensonge qui précédera tout « débat contradictoire . L’instruction s’attachera longuement à vérifier qu’elles ne racontent pas d’histoires, qu’elles n’accusent pas à tort, quitte à les faire passer pour de malhonnêtes femmes. Les arguments alors ne manquent pas : trop de jupes courtes et de chemisiers décolletés, trop d’amants, le goût du pouvoir ou de l’argent, trop d’audace pour sortir n’importe où à n’importe quelle heure, trop d’imprudence, une sexualité et une moralité étudiées à la loupe. On dit de ceux qu’elles accusent qu’ils « aimaient les femmes » comme les belles montres et les berlines.

De l’autre côté, cependant, il y a bien des raisons de n’être pas si victimes que les femmes le prétendent. Pour elles, tout s’effacera pour n’être plus et à jamais que stigmatisées comme celles ayant accusé. Disparues les expertes, les parcours professionnels ou autres, un seul qualificatif désormais : « accusatrice », suivi du nom de l’homme qui en fit les frais. Parler aujourd’hui, c’est s’exposer à être écartées, licenciées, mises à l’écart. Qui peut dire ce que sont devenues les accusatrices de Luc Besson, Gérard Depardieu, DSK, Georges Tron et on en passe. Pas une seule aujourd’hui ne continue son parcours comme il aurait dû se poursuivre.

L’enquête doit être impartiale

Brandir ainsi la présomption d’innocence, la menace d’une erreur judiciaire et en faire le point cardinal de toute prise de position est une manière d’intimider les femmes et surtout de ne pas leur reconnaître une forme d’expertise dans la manière dont s’organisent les poursuites judiciaires. Pourtant, qui remet en cause la présomption d’innocence ? Pas les femmes, encore moins les victimes.

Qui les connaît sait aussi que les victimes de violences sexuelles ne parlent jamais à la légère, sait combien elles résistent à porter plainte, quelle énergie il leur faut pour ne pas retirer ces mêmes plaintes devant la dureté des procédures judiciaires. Qui a suivi des procès sait également que les victimes ne se présentent jamais la tête haute mais le regard le plus souvent baissé, craignant encore de croiser celui de l’agresseur jusqu’à des années après, et se préparant humblement à se faire malmener par des avocats qui « font leur métier », en instruisant non tant à décharge leur client qu’à charge le comportement des victimes.

Jamais vous ne trouverez dans les revendications des mouvements de défense des femmes la moindre incise dans ce fondement du droit qu’est la présomption d’innocence. Ce que ces organisations et leurs alliés demandent, c’est une instruction juste, respectueuse, non traumatisante des plaintes pour violences sexuelles. Ce que nous demandons en choeur est l’absence de procès en illégitimité des femmes qui parlent. Pour cela, il nous faut collectivement avoir confiance en la justice et la police. Cela passe aussi par l’exemplarité : le viol est un crime, le harcèlement sexuel un délit, les agissements sexistes (parmi lesquels comptent les tentatives d’intimidation) aussi.

L’enquête doit donc être impartiale, elle ne peut l’être sous l’autorité de celui qui est accusé. Et puis quand bien même il n’y aurait pas de qualification de viol, combien de démocraties accepteraient qu’un ministre régalien reconnaisse lui-même avoir échangé des relations sexuelles contre des faveurs liées à sa fonction, ce qui constitue selon le droit un cas de harcèlement sexuel avec circonstances aggravantes ? Est-ce là un usage sain et démocratique du pouvoir conféré à un homme ? Inutile de nous « expliquer » comment fonctionne la justice sur les violences sexuelles, nous ne le savons que trop. Nous n’en voulons pas de preuves supplémentaires.

 

Auteur(s) : Sandrine Rousseau et Marie Donzel

Publié le 16 juillet 2020
Lien vers l’article sur lemonde.fr

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